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Engendrer des bio-graphismes, ou : (re)connaître sa propre histoire pour en créer d’autres (un texte sur le duo Jennifer Alleyn et Raphaëlle de Groot)

Par Renata Azevedo Moreira

20 mars 2020
Sous-projet de :
20 janvier 2020
Renata Azevedo Moreira

Engendrer des bio-graphismes, ou : (re)connaître sa propre histoire pour en créer d’autres



TEMPS.
                                                                                                                                        BRISER
                                                                                                                                       L’ISOLEMENT.
                                         PAUSE.
                                                                                                                                                 COLLISION.
                      RETOUR.
                                                                                                         CONNEXION.                                                                

                                                                                                                               CORPS.
                                                                                                                                                                                                           PORTRAIT.
RECONNAISSANCE
                 DE L’HISTOIRE.                                                                      TRANSPIRATION.
                                                                                                                                                         SAC.
                                                                       ÉCHO.                                                                                   BIOGRAPHIE.
                                                                                               RESPECT.



Dans un autre espace-temps, qui n’est pas déterminé par la productivité ni circonscrit dans les limites de l’autonomie individualiste, un atelier est en train de naître.


Ce lieu polyvalent a sa propre énergie, une volition de créativité déjà mobilisée dans le décor et dans l’aura du film Impetus, dernier long-métrage réalisé par Jennifer Alleyn. Ça émerge quand l’on rentre dedans, une étrange puissance de stimulation et d’apaisement difficile à décrire, mais très facile à ressentir. Une stabilité instable. Du moment où cet espace ouvre ses portes à Raphaëlle de Groot, une nouvelle série de bousculements se génère. Ce n’est pas une subversion permanente, le tremblement de terre dure juste quelques secondes. Dès que ces deux artistes se mettent à travailler ensemble, le plafond de l’atelier, comme une balançoire à bascule, prend un petit moment pour retrouver son équilibre. Oui, c’est une collision des plus intéressantes. Après le big-bang, leur respiration doublement profonde commence à remplir l’espace auparavant occupé seulement d’individualités. Désormais, il sera mutuellement construit.


Quand nous nous rencontrons, toutes les trois, après une matinée de travail réservée au duo, je comprends mieux leur principal outil de création : la conversation. C’est par l’échange que Raphaëlle m’explique tous les détails de la pratique de Jennifer, une révélation d’autant plus fascinante quand j’apprends qu’elles ne se connaissaient pas du tout auparavant. L’énorme désir de s’apprivoiser l’une et l’autre a été le principal moteur de la pulsion créative. Se connaître, se découvrir. Profiter de l’opportunité de passer du temps l’une avec l’autre, nourries par un respect mutuel et de nombreux points communs révélés à chaque séance. Le plus important de ces intérêts profonds et réciproques est l’éternelle interrogation sur l’origine de la pulsion créative : qu’est-ce que nous amène à faire de l’art ?


Pour Raphaëlle et Jennifer, ce qui se passe dans cette rencontre est une rare opportunité de faire une pause réflexive entre plusieurs projets, transformant cet intervalle en une retraite partagée. C’est comme si l’une tendait un miroir à l’autre tout en restant présente pour accueillir les réactions qui adviennent et, par la suite, créer avec elles. L’isolement est brisé, et c’est ça qui permet la formation lente et graduelle de cet atelier multiplié.


L’emphase mise sur l’atelier n’est pas un hasard : la matérialité et l’espace sont des thèmes de grande importance pour ces artistes. La vie de Raphaëlle est distribuée entre le Québec, le Brésil et l’Italie. Ainsi, l’un des premiers gestes du duo, lorsqu’il était séparé par la distance physique, a été de s’envoyer des images de leurs environnements mutuels, dans lesquels chacune évolue indépendamment. L’éclatement spatial leur a vite fait réaliser que ce qui compte pour elles, en ce moment particulier où leurs trajectoires se croisent, n’est pas de faire n’importe quelle production à distance. Les petites tâches qu’elles ont essayé de se donner au départ, comme s’envoyer des lectures, des courriels et des dessins, ne semblaient pas suffire. Cela manquait de sens. Elles avaient l’impression de créer pour créer, d’obéir à un protocole préétablit qui s’ajoutait à leur routine. Non, ce que le carambolage créatif pourrait occasionner devrait se donner de manière vivante et dialogique, et cela demanderait la présence physique, le partage de regards, de paroles et de souvenirs.


              – Après tout – se demande Raphaëlle – quand est-ce qu’on se donne le temps de parler comme ça, sans limites ?


Et pourtant ces moments de pause s’avèrent nécessaires pour que les deux artistes respectent un engagement essentiel qu’elles ont pris, toutes les deux, au début de la carrière : préserver leur liberté de création à tout prix. Dans la syntonie de leur processus de création, elles ont pu ainsi formuler quelques questionnements :


À quoi tient la liberté créative ? Comment continuer à la nourrir, à l’exercer, à garder ouvert le travail en gestation, à ne pas le fixer trop vite et le rabattre vers les chemins connus ou attendus de leurs pratiques ?


En guise d’exploration, chacune s’est laissée entrainer à expérimenter un geste moins familier pour elle, mais fondateur dans la pratique de l’autre.


Assise devant Jennifer, Raphaëlle a donc pris son ancien compagnon de travail, le crayon, et s’est mise à dessiner le visage de sa partenaire sans se tourner vers la feuille de papier, dans la fameuse technique du dessin à l’aveugle. Le crayon suit le mouvement du regard, sans se déconnecter de ce qu’il essaye de représenter. Jennifer trace aussi le portrait de Raphaëlle de la même façon. Elle sort ensuite sa caméra puis chacune filme l’autre en train de dessiner. D’autres activités se sont enchaînées, inspirées par exemple des exercices de neutre que Jennifer faisait aux cours de son baccalauréat en cinéma. Les deux se sont filmées pendant une minute à faire l’expression la plus neutre possible, écrivant simultanément les ressentis et les réflexions qui leur venaient en tête à propos l’une de l’autre.


L’élément plus important de ce retour vers les motivations originales a été la reconnaissance de l’importance fondamentale que chaque phase de leur vie avait eu dans le développement de leur pratique. La réalisation que ce qu’elles font est le fruit de l’histoire qu’elles portent. À partir de ce rassemblement de forces actuelles et potentielles est né le désir d’explorer ensemble l’influence de leurs histoires biographiques sur leur travail de création. Car, comme les deux le découvrent ensemble, la biographie, est une histoire de vie, un trajet poreux écrit par et au travers la création. Autrement dit, il s’agit de bio-graphismes.


Pour Jennifer et Raphaëlle, vivre, c’est créer, et c’est seulement en créant qu’elles peuvent vivre.


C’est la richesse du dialogue qui a dirigé leur projet vers ces dimensions de portrait et d’autoportrait, et sous cet angle, Jennifer et Raphaëlle sont en train de revisiter tout ce qu’elles ont accompli jusqu’ici. En effet, ce travail est l’atelier, un espace relativement libre des rythmes et des demandes extérieures pour favoriser ce retour vers elles-mêmes et tout ce qui importe vraiment. La soif de partage et de temps est peu à peu rassasiée dans un autodépassement dont l’autre est le témoin essentiel. Et cette altérité est tellement indispensable que les artistes sont prêtes à inviter d’autres personnes à l’expérimenter.


Dans un futur proche dont la date exacte ne peut être établie en ce moment, Jennifer et Raphaëlle vont ouvrir les portes de ce que Jennifer décrit comme un « état des choses, alors qu’elles ne sont pas tout à fait décantées et formulées. Un accès au questionnement et à la gestation qui sont à l’origine de la création ». Après une semaine d’émulation quotidienne entre les deux artistes, leur atelier partagé accueillera le public pour une journée. L’invitation sera une occasion de participer à la conversation intime et multiforme esquissée par les deux artistes tout au long de cette année, à partir du partage des expérimentations, activités et exercices qui les ont rapprochées.


L’intention de ce rendez-vous, empreint des traces de la trajectoire duologue de Jennifer et Raphaëlle, n’est pas de faire une simple exposition de ce qu’elles ont créé ensemble, mais de permettre une rencontre des personnes avec elles-mêmes. C’est la foi en la possibilité qu’à partir d’un témoignage de ce temps pris par les artistes, les visiteuses pourront aussi prendre un temps avec elles-mêmes. Ainsi, elles pourront peut-être découvrir des aspects essentiels d’elles-mêmes qui peuvent avoir été oubliés. Ou, simplement, elles passeront un moment avec elles-mêmes, en dehors de la course du monde autour, tout en profitant de la compagnie d’autres personnes. En résumé, il pourra s’agir d’une tentative de compréhension de ce que la confrontation avec autrui peut faire avec notre vision de nous-mêmes.


Après tout, c’est bien l’écho qui a permis à Jennifer et Raphaëlle d’entendre leurs respirations les plus profondes.

*Le féminin est utilisé dans le but d’alléger le texte.