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VINCENT CHARLEBOIS

Le pelleteur de gravier

21 octobre 2014 - 29 octobre 2014

(Pelleter pour pelleter pour le plaisir de pelleter dans ton quartier)

 

Une livraison de gravier au Quartier des spectacles.

 

À coup de pelle et de brouette

je déplacerai cette pile

jusqu'à ce qu'elle disparaisse

 

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Autour de la Place des arts vous pourrez apercevoir

un pelleteur autotélique qui déplace de la roche concassée

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vous

passants curieux

êtes

conviés à vous arrêter,

échanger,

célébrer, danser, chanter ou archiver

ce chantier d'un moment, à tweeter

vos sentiments, à pelleter

pendant un instant

à la mesure de vos disponibilités

vous-y êtes invités

 

 

-le pelleteur de gravier

(english version available upon request)

 

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Une activité d'aménagement paysager sans finalité autre que de pelleter

 

Cet aménagement des possibilités en devenir

L'esthétique du chantier de construction

Ce sentiment éprouvé

Lorsqu'on croise un local à louer

en s'imaginant tout le potentiel de cet espace vacant.

 

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Le projet en cours se présente tel un chantier d'un moment

Un chantier de construction qui construit des interactions

Pelleter puis déplacer pour intégrer au quartier cette pile de gravier

Pelleter pour pelleter pour pelleter pour pelleter dans le quartier

 

&

 

une brouette à la roue bien huilée

une pelle et ta boîte à lunch pour dîner

une pile de gravier aux couleurs agencées au quartier

 

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Gravier, gravillons, roche concassée, lunettes de protection.

C'est au Quartier des spectacles sans être un spectacle de quartier.

C'est un chantier de construction, cônes orange en option.

Nous sommes ouvert lors des rénovations.

 

(( Cette opération se veut répétitive et sans finalité autre que celle de déplacer un tas de petites roches.

Lorsque le pelleteur est épuisé, le gravier est laissé sur place jusqu'à la prochaine session de pelletage.

Une fois le gravier entièrement pelleté dans la brouette, le pelleteur se rend au prochain lieu.

Du 21 au 29 octobre 2014, cette pile de gravier sera déplacée. ))

 

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Vincent Charlebois est un artiste interdisciplinaire né en 1986 à Montréal. Détenteur d'un baccalauréat en Intermedia/Cyberarts à l'Université Concordia, il fabrique des forêts au Canada. Sa pratique artistique s'articule autours d'un assemblage de disciplines telle la performance, l'installation, le logiciel et l'art médiatique. Ça démarche explore plus précisément les thèmes suivants: les contraintes liées à la mise en forme du patrimoine immatériel résultant de la multiplication des canaux d'informations, le rapport humain-machine dans un contexte de dématérialisation des échanges et la spécificité du lieu comme catalyseur d'expériences. Le travail de Charlebois a été présenté à Montréal, Berlin et Milan. Il a participé aux résidences internationales de The Eternal Internet Brotherhood en Grèce, au Mexique et à la Mer Morte. Il vit et travaille présentement sur internet.
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Chantier perpétuel

Par Mariane Bourcheix-Laporte

 

Des hommes. Beaucoup d’hommes, dans un parc ou un terrain vague quelconque à Montréal. Ils sont affairés à creuser. Ils creusent des trous et déplacent la terre creusée pour former des amoncellements de pelletées. Une fois le trou jugé satisfaisant, ils le remplissent à même la pile de terre qu’ils ont érigée à côté. Une fois le tas de terre et le trou disparus, les hommes enfoncent leurs pelles à nouveau. Et la manœuvre recommence. Les mêmes trous se creusent et se remplissent jusqu’au soir et la besogne reprend au matin. 

Je ne sais plus trop comment j’ai eu vent de ce tableau sisyphien, mais il a marqué mon imaginaire et s’est incrusté dans ma mémoire. J’étais adolescente, je crois, quand on m’a raconté que, durant la Grande Dépression, le gouvernement avait embauché des chômeurs qu’on occupait à creuser et à remplir des trous sur le territoire montréalais dans le but de pallier un tant soit peu la misère populaire que le Krach boursier avait laissée dans son sillage. La nature de l’ouvrage importait moins que l’ouvrage lui-même et on m’a expliqué que c’est plutôt dans le but de subvenir aux besoins d’une population ouvrière laissée pour compte, et ce sans verser dans la charité — les sous ayant été gagnés la sueur au front —,  que cette initiative gouvernementale avait vu le jour. Malgré son apparente futilité, ce travail aurait eu comme fonction sociale de permettre à une génération d’hommes désœuvrés de mettre du pain sur la table et de se tenir loin des tavernes durant leurs quarts de travail. 

 travauxcriseeconomique_1938.jpg (image - 140 x 100 free)

Cette histoire m’est venue en tête en visionnant la documentation photo du projet Le pelleteur de gravier de Vincent Charlebois. Je ne sais pas si elle est véridique. J’ai tenté, en vain, d’en trouver une trace documentée. J’ai trouvé cette image tirée des Archives nationales du Québec (fonds Conrad Poirier, Numéro d'image: 2934) pour l’illustrer, mais je n’ai pu étayer le pathos de l’anecdote racontée ci-haut comme fait historique vérifiable : 

Au Canada, les différents paliers de gouvernements ont bel et bien mis sur place des programmes d’aide sociale octroyée sous forme de fonds de travail pour la réalisation de travaux publics dans les années trente. Cette forme de distribution de fonds était préférée à une aide financière directe, car à l’époque « en Amérique du Nord, les gouvernements répugn[aient] à accorder de l’aide à un travailleur valide ». Ainsi, sans savoir si cela s’est réellement produit, j’aime toujours imaginer que, parmi la pléthore de travaux publics effectués — et dont la pertinence de certains a sûrement due être inventée de toutes pièces pour en justifier la nécessité — des trous ont été creusés et remplis, puis recreusés et re-remplis sans autre but que d’occuper la main d’œuvre. J’aime la poésie de ce geste dont la fin réside dans son accomplissement même. Telle que décrite plus haut, cette initiative gouvernementale aurait pu, en d’autres temps et circonstances, constituer la trame d’une performance dont Vincent Charlebois offrirait une réinterprétation contemporaine. 

Le pelleteur de gravier est une intervention performative que Vincent Charlebois a accomplie entre le 21 et 29 octobre 2014 dans le Quartier des spectacles de Montréal. Pour réaliser cette performance, l’artiste a fait livrer trois tonnes de gravier (oui oui, trois tonnes!) sur le terrain vague adjacent à la station de métro St-Laurent, où était alors située la roulotte de Dare-Dare. À l’aide d’une simple pelle et d’une brouette, Charlebois s’est affairé à déplacer la pile de gravier à divers endroits dans l’enceinte du Quartier des spectacles. À l’œuvre pendant plusieurs heures d’affilée, l’artiste formait ainsi une nouvelle pile chaque jour de performance. Le surlendemain, il défaisait ce « monument éphémère pour le Quartier » en déplaçant à nouveau la pile quelque part en périphérie de la Place des festivals. S’il n’était du labeur intensif inhérent au geste, cette routine aurait pu continuer pour un nombre indéterminé de jours; les piles de gravier auraient pu se faire et se défaire sans fin, car la finalité de cette performance laborieuse se trouvait dans son accomplissement même. C’est donc à une chorégraphie méditative que l’artiste s’est adonné en soulevant, déplaçant, et amoncelant ce qui paraît être une infinité de pelletées de petites roches grises.  

Si l’art interventionniste peut détonner du contexte où il a lieu, Le pelleteur de gravier, en tant qu’œuvre performative in situ, s’est accordée parfaitement à l’environnement où elle a été présentée. Questionné sur les interactions qu’il a eues avec les passants, Charlebois s’étonne d’ailleurs de l’effet passe-partout de son œuvre : dans les non-lieux du Quartier on l’a cru travailleur de la construction et on lui a demandé des directions alors qu’aux abords du Musée d’art contemporain on a salué les mérites artistiques de son « œuvre sculpturale ». Dans tous les cas, le public incident a dû être à l’affût du potentiel latent évoqué par la performance, qu’il l’ait perçue comme chantier ou œuvre en devenir. C’est dans cette évocation que la localisation du projet dans l’enceinte de l’utopie urbanistique que représente le Quartier des spectacles — quadrilatère issu d’un projet de revitalisation massif où se côtoient art contemporain, les grands noms du jazz, jeux de sons et lumières et restos branchés — prend tout son sens. 

Pelletée par pelletée, Le pelleteur de gravier a invité ceux rencontrés sur son passage à réfléchir à l’idée même du projet de société qui se passe par un projet d’infrastructure. Car les ratés de ce type de projet peuplent le paysage urbain montréalais: les viaducs, ponts et échangeurs croulent sous leurs propres poids; les chantiers de réfection de rues s’étalent à n'en plus finir; et les dépassements de coûts sont devenus synonymes des mégahôpitaux et des annexes universitaires. Comme les scandales et faits divers qui étalent les débâcles liées à des investissements massifs dans les infrastructures ne manquent pas, il est facile on d’en venir à se méfier des cônes oranges; à ne plus s’offusquer des délais étirés pour terminer un tronçon de route; et à comparer le volume des nids de poules à celui de l’argent des contribuables gaspillé. Cette vision plutôt glauque, porte à croire que les trous creusés sont emplis pour mieux se recreusés et mieux se remplir : des projets se montent et se démontent, des édifices se bâtissent alors que d’autres tombent, les routes se pavent, craquent et se repavent. Parmi ce brouhaha Le pelleteur de gravier met ludiquement sa pelle dans l’engrenage : les mains solidement agrippées à un manche de pelle, le dos cambré et le cœur à l’ouvrage il pellette pour pelleter pour pelleter pour pelleter dans le Quartier




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